دراسات وأبحاث

اليهود والأمازيغ : لقاء مع “ديدي نيبو”

Georges SEBAT

Jeune Juive de Tiilit - Vallée du Dadès - 1940.
Jeune Juive de Tiilit – Vallée du Dadès – 1940.

Nous ouvrons aujourd’hui un dossier sur plusieurs articles, traitant du thème Juifs & Berbères, et ce sous la plume de plusieurs spécialistes, que nous mettrons en ligne au fur et à mesure des semaines à venir. Cette première entrevue que je vous propose, nous vient de Mr Didier Nebot, Médecin, historien et romancier, Il est stomatologiste à l’OSE (Oeuvre de secours aux enfants) et président de l’association « MORIAL, mémoire et traditions des juifs d’Algérie ». Ses livres ont comme objectif de sauvegarder et transmettre la mémoire culturelle et traditionnelle des juifs d’Algérie. Les origines berbères relèvent de toute la grande Afrique du Nord et concernent autant Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye.   Georges SEBAT

 

Existe-t-il un sentiment d’appartenance juive chez les Berbères ?

Dans le folklore berbère, on peut entendre ce poème :

– « Maman, pourquoi ne travailles-tu pas la laine le samedi ? »

– « C’est ainsi mon petit, depuis longtemps, très longtemps… »

– « Pourtant le Fquih (sage musulman) dit que c’est le vendredi »

– « Ta ta ta ! Qu’est-ce qu’il en sait le Fquih des gens d’il y a mille ans ? »

Voilà ce qu’encore aujourd’hui on relate dans de très nombreux foyers berbères. La mémoire collective de tout un peuple a emmagasiné au plus profond de son subconscient une conviction profonde : l’appartenance à un monde totalement distinct de celui des Arabes. Si ces deux peuples partagent la même religion, tout le reste les sépare, que ce soit sur les plans ethnique ou culturel.

Jeune juive du sud du Maroc - 1955
Jeune juive du sud du Maroc – 1955

Quelles sont les principales sources historiques relatives au passé judéo berbère ?

El Bayan, El Bekri, Ibn el Athir, le Kitab el Adouani et surtout Ibn Khaldoun, l’un des plus grands auteurs arabes qui vécut au XlVe siècle, parlent de ces tribus berbères qui sont juives :

” Une partie des Berbères professait le judaïsme, disait Ibn Khaldoun, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs on distinguait les Djéraoua, tribu qui habitait l’Aurès. Parmi leurs chefs les plus puissants, on remarqua surtout la Kahéna, femme qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions.”

À la lecture de ces ouvrages volontiers minimisés ou par trop souvent ignorés des têtes bien pensantes, j’ai compris qu’il y avait eu une présence juive importante en Afrique du Nord avant l’arrivée des Arabes. J’ai alors désiré en savoir plus long et surtout faire partager mes découvertes.

J’ai donc écrit un roman, la Kahéna, et un essai historique, les tribus oubliées d’Israël, dont le sous-titre, l’Afrique judéo-berbère des origines aux Almohades, cerne le thème de mon ouvrage.

Jeune femme berbère de la région du Moyen Atlas.
Jeune femme berbère de la région du Moyen Atlas.

Comment votre ouvrage a-t-il été reçu par les Berbères ?

Je fus très surpris de recevoir de nombreux témoignages de sympathie de la part des Berbères. Ils me remerciaient d’avoir écrit ces livres et d’avoir fait ressurgir un pan entier de leur passé, dont ils se doutaient, mais qu’ils n’osaient pas revendiquer ouvertement jusque-là, pour des raisons politiques. Beaucoup savent avoir des racines juives et cela est loin de leur déplaire. Il en va ainsi de la tribu des Aït Daoud (les fils de David) qui vit en Kabylie, au pied de l’Aurès. Ces gens qui sont bien sûr musulmans, se réclament de la descendance de la grande tribu judéo-berbère des Djéraoua, laquelle au VIIe siècle s’opposa aux Arabes, avec à sa tête une reine mythique appelée la Kahéna.

Quelle preuve avons-nous de l’existence du passé judéo-berbère ?

Les éléments confirmant ces faits extraordinaires sont légion. En voici trois :

• La tribu de la Kahéna s’appelle en arabe la tribu des Djéraoua. Mais le ” Dj ” arabe se dit ” Gue ” en berbère. La prononciation exacte est donc Gueraoua, mot dans lequel il nous est facile de reconnaître la racine hébraïque ” Guer “, qui signifie celui qui adhère au judaïsme.

• Bagaï, la capitale de la Kahéna, se trouve dans les monts de l’Aurès. Elle est située sur une montagne sacrée pour les Berbères. Or les Berbères ne prononcent pas Bagaï, mais Baraï ou Haraï, et chacun sait que Haraï est, en hébreu, la montagne de Dieu de Moïse. ” Har ” (montagne), “aï” (dieu). Voilà encore une autre preuve percutante de l’origine hébraïque du nom de la capitale de la Kahéna.

• Lorsque les Arabes arrivèrent au VIIe siècle en Afrique, ils surnommèrent cette reine Kahina, terme identique au mot Kahina ou El Kahina, désignant les tribus juives en lutte avec Mahomet. J’ai eu l’occasion de m’entretenir puis de sympathiser avec certains membres de cette tribu des Ait Daoud (en berbère Ait et en arabe Ouled). Je projette d’écrire avec eux un livre sur l’histoire magnifique de cette tribu.

Juif de la vallée du Draa - (Besancenot, Jean 1935)
Juif de la vallée du Draa – (Besancenot, Jean 1935)

Votre ouvrage ” Les tribus d’Israël ” a reconstitué une période nébuleuse de l’Afrique antéislamique. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?

L’Afrique du Nord a été sémitisée non pas par les Arabes mais par les Phéniciens (cousins germains des Hébreux) et plus tard par les Juifs. Les Phéniciens arrivèrent dès le XIe siècle avant J.C. Ils fondèrent de nombreux comptoirs, puis s’intégrèrent aux autochtones berbères. Ils apportèrent avec eux la circoncision, l’interdiction de manger du porc et une langue : le punique, pratiquement identique à l’hébreu.

Lorsque les Juifs chassés de Judée arrivèrent aux alentours du début de l’ère chrétienne en Afrique du Nord, ils se trouvèrent en présence d’un monde déjà partiellement sémitisé, monde auquel ils s’intégrèrent facilement. La colonisation de cette région du monde par Rome, avec ses excès et sa violence, resserra les liens entre les Juifs et les autochtones. Cela facilita la création de ces tribus berbères.

D’autres Juifs étaient présents sur ces terres depuis trois siècles. Ils vivaient en Cyrénaïque (Libye actuelle). Ils se heurtèrent violemment aux Romains et durent fuir dans les steppes semi-désertiques de l’arrière-pays africain. Ce sont eux qui formèrent un peu plus tard, le plus gros de la tribu judéo-berbère des Djéraoua.

Rome régnera en maître jusqu’au Ve siècle, où elle sera éliminée par les Vandales. Pour certaines tribus judéo-berbères qui étaient cantonnées dans le Sud de l’Algérie, ce fut un vent de libération. Elles migrent alors vers le nord, où elles s’imposent auprès des autres tribus, grâce à l’introduction du chameau.

Ce sont ces tribus qui au VIIe siècle mèneront le combat contre les Arabes lorsqu’ils envahirent le Maghreb. D’abord victorieuses avec la Kahéna, ces tribus judéo-berbères s’effondreront par la suite, laissant le champ libre aux troupes musulmanes.

Dossier JUIFS et BERBÈRES - Entrevue avec Didier Nebot
Dossier JUIFS et BERBÈRES - Entrevue avec Didier Nebot
Dossier JUIFS et BERBÈRES - Entrevue avec Didier Nebot

Est-ce alors que l’Afrique du Nord s’arabise ?

Oui. Toutefois, les Arabes qui envahirent l’Afrique du Nord, ne représentèrent pas plus de cent mille personnes. Mais il se passa le phénomène incroyable à l’effet que des millions de Berbères (juifs, chrétiens ou païens) en optant pour l’islam, devinrent des Arabes par commodité, laissant tomber dans l’oubli leur passé de Berbère.

Cependant ces conversions et cette volonté de se considérer comme arabe se firent au cours Dossier JUIFS et BERBÈRES - Entrevue avec Didier Nebotde plusieurs siècles. Et ce, contrairement à ce qui se passait dans la plupart des pays conquis par les fils du Croissant, où il suffisait que la dynastie régnante se convertisse pour que le peuple suive. Alors que les Berbères chrétiens ou païens capitulèrent rapidement, les Berbères juifs opposèrent une longue résistance et, de la sorte, le judaïsme perdura de façon non négligeable jusqu’au XIIe siècle.

C’est à cette époque berbère, connue sous le nom du ” glaive d’Ibn Toumart ” que tout bascula et que l’on assista à la véritable fin du judaïsme. Au nom de la théologie, les Almohades qui prennent alors le pouvoir indiquent aux Juifs ” qu’ils ont le choix entre l’Islam et la mort “.

Les conversions sont nombreuses, les massacres aussi. Le judaïsme berbère a vécu. Il ne reste plus que quelques minuscules enclaves hébraïques, sans âme ni chef spirituel d’envergure pour leur redonner force et vitalité.

Que reste-t-il du passé judéo-berbère ?

L’arrivée des Juifs sépharades d’Espagne au XVe siècle sonne le glas des quelques îlots juifs berbères qui avaient refusé la loi du Prophète et qui acceptent la suprématie de leur frères ibériques, jusqu’à en oublier avec le temps leur propre histoire.

Aujourd’hui il n’y a pratiquement plus de Juifs en Afrique du Nord. Il n’y a que des Arabes (souvent d’anciens Berbères) et des Berbères, tous musulmans, qui désirent, pour un grand nombre d’entre eux, revendiquer cet héritage culturel, riche et varié, mais passé dans la moulinette de l’oubli.

Didier Nebot

Paru dans la “VOIX SEPHARADE” N°3 de Mai 2002

 

(Dans l'ordre): "Femme juive de la vallée du Draa" , "Femme juive de Tahala" et "Femme juive Mgouna" de l'artiste juif marocain Benjamin Derry.(Dans l'ordre): "Femme juive de la vallée du Draa" , "Femme juive de Tahala" et "Femme juive Mgouna" de l'artiste juif marocain Benjamin Derry.
(Dans l'ordre): "Femme juive de la vallée du Draa" , "Femme juive de Tahala" et "Femme juive Mgouna" de l'artiste juif marocain Benjamin Derry.

 (Dans l’ordre): “Femme juive de la vallée du Draa” , “Femme juive de Tahala” et “Femme juive Mgouna” de l’artiste juif marocain Benjamin Derry.

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